Les navigateurs à la conquête du Pacifique : trois sièclés face au plus grand océan du monde

Un mot revient sans cesse sous la plume des marins qui ont traversé le Pacifique : « immense ». L’océan couvre près d’un tiers de la surface du globe, soit 165 millions de kilomètrès carrés. C’est plus que toutes les terres émergées réunies. Pour des équipages partis d’Europe sur des navires en bois, l’aventure tenait du saut dans l’inconnu absolu. L’exploration du Pacifique par les navigateurs s’est étalée sur plus de trois cents ans, depuis le passage de Magellan en 1520 jusqu’aux dernières expéditions hydrographiques du XIXe sièclé. Trois sièclés de cartes blanches qui se remplissaient lentement, de scorbut, d’îles paradisiaques entrevues entre deux tempêtes, et de drames qui ont marqué l’imaginaire maritime.
Cet article retrace ce long voyage collectif. On y croisera des Espagnols obsédés par l’or, des Hollandais à la recherche de débouchés commerciaux, des Français des Lumières envoyés cueillir des plantes, et des capitaines anglais devenus de véritables stars de leur époque. Avec, toujours en arrière-plan, une obsession : trouver la fameuse Terra Australis Incognita, ce continent austral qu’on imaginait au sud et qui n’a jamais existé sous la forme rêvée.
Magellan et l’ouverture d’un océan inconnu (1520-1521)
Tout commence le 28 novembre 1520. Trois caravelles épuisées, sur les cinq parties d’Espagne l’année précédente, débouchent enfin du détroit qui porte aujourd’hui le nom de leur capitaine. Ferdinand de Magellan, navigateur portugais au service de Charles Quint, vient de mettre 38 jours à franchir ce labyrinthe de chenaux glacés au sud de la Patagonie. Ses hommes ont déjà subi une mutinerie, des désertions, et la perte du Santiago échoué sur une côte hostile.
Devant eux s’étend une étendue d’eau d’un calme inhabituel. Magellan la baptise _Mar Pacifico_, la mer Pacifique. Le nom est trompeur. L’équipage va dériver pendant 98 jours sans toucher une seule île significative. Pas de scorbut traité, pas de vivres frais. On en arrive à manger les rats du bord, le cuir des vergues amolli dans l’eau de mer, la sciure de bois. Dix-neuf hommes meurent avant l’arrivée à Guam, le 6 mars 1521.
Pour mieux comprendre les termes techniques employés par ces marins, consultez notre article sur le vocabulaire maritime ancien.
Magellan lui-même n’achèvera pas le voyage. Tué le 27 avril 1521 sur l’île de Mactan (Philippines actuelles) dans une escarmouche absurde contre le chef local Lapulapu, il laisse le commandement à Juan Sebastián Elcano. C’est ce dernier qui ramènera la _Victoria_ et 18 survivants à Sanlúcar de Barrameda le 6 septembre 1522. Sur 270 hommes au départ, 18 au retour. Le premier tour du monde de l’histoire est aussi l’une des entreprises les plus meurtrières de la navigation hauturière.
Le XVIIe sièclé : Hollandais, Espagnols et premiers contours
Après Magellan, l’Espagne tient le monopole de la route transpacifique pendant près d’un sièclé. Le galion de Manille fait chaque année la traversée entre Acapulco et les Philippines, chargé d’argent du Pérou à l’aller et de soieries chinoises au retour. Mais l’océan reste largement vide sur les cartes.
Quelques expéditions sortent du circuit commercial. Álvaro de Mendaña découvre les îles Salomon en 1568, puis les Marquises en 1595. Pedro Fernández de Quirós, son ancien pilote, atteint l’archipel des Nouvelles-Hébrides en 1606. Tous croient avoir touché le continent austral. Tous se trompent.
Le XVIIe sièclé marque l’irruption des Hollandais. La Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC) cherche de nouvelles routes vers les épices. Willem Schouten et Jacob Le Maire franchissent en 1616 un cap qu’ils nomment Hoorn, en hommage à leur ville natale. C’est l’invention du passage par le sud sans dépendre du détroit de Magellan, contrôlé par Madrid.
Abel Tasman pousse plus loin. En 1642, il longe une terre qu’il baptise Van Diemen (la Tasmanie d’aujourd’hui), aperçoit la Nouvelle-Zélande, et touche les Tonga et les Fidji. Il a contourné l’Australie sans s’en rendre compte. Ses relevés cartographiques laissent une zone vide qui obsédera les géographes pendant 130 ans.
Le sièclé des Lumières lance la grande course scientifique
Le XVIIIe sièclé change tout. La navigation reste périlleuse, mais les motivations évoluent. On ne cherche plus seulement des routes commerciales ou des âmes à convertir. On veut désormais comprendre et mesurer. Buffon écrit en 1749 que les explorateurs devraient se tourner vers le Pacifique depuis le Chili. L’académicien Maupertuis renchérit en 1752 : « La découverte de ces terres pourrait offrir de grandes utilités pour le commerce et de merveilleux spectacles pour la physique. »
Le président de Brosses publie en 1756 son _Histoire des navigations aux Terres australes_, véritable manuel pour candidat-explorateur. Il y détaille jusqu’au matériel à embarquer : barromètrès, herbiers, conseils pour empailler les oiseaux. Ce magistrat dijonnais qui n’a jamais quitté l’Europe au-delà de l’Italie y prodigue aussi des conseils diplomatiques sur la façon d’aborder « les naturels » : ne rien arracher de force, attendre le moment favorable. Conseils que les équipages oublieront souvent.
| Élément | Avant 1750 | Après 1750 |
|---|---|---|
| Objectif principal | Or, épices, conversion | Cartographie, sciences naturelles |
| Personnel à bord | Marins, soldats, missionnaires | Marins + astronomes, botanistes, dessinateurs |
| Outil de longitude | Estime, déclinaison | Chronomètre marin (Harrison 1762) |
| Traitement du scorbut | Aucun protocole fiable | Citrons, choucroute, malt (Cook 1768) |
| Récit de voyage | Confidentiel ou perdu | Publié, illustré, traduit |
Trois noms vont incarner cette révolution : Bougainville pour la France, Cook pour l’Angleterre, Lapérouse pour la fin tragique du rêve.
Louis-Antoine de Bougainville : la France à Tahiti (1766-1769)
Officier de la Royale et ancien aide de camp de Montcalm au Canada, Louis-Antoine de Bougainville (1729-1811) attend la paix de 1763 pour proposer son projet. Première étape : les îles Malouines, dont il imagine la valeur stratégique entre cap Horn et détroit de Magellan. Mauvais calcul diplomatique. L’Espagne réclame ces îles, l’Angleterre aussi. La France finit par les céder à Madrid, et c’est encore Bougainville qui se charge de la cession.
Le 15 novembre 1766, il quitte Brest avec la frégate _La Boudeuse_ (mal nommée, elle est défectueuse) et la flûte _L’Étoile_. Trois cents hommes embarquent, dont le cartographe Romainville, l’astronome Véron et le naturaliste Philibert Commerson. Ce dernier voyage avec son « domestique » Jean Baré, qui se révélera être Jeanne Baré, première femme à boucler un tour du monde sous habit d’homme.
Le 6 avril 1768, après huit mois en mer, _La Boudeuse_ jette l’ancre devant Tahiti. Bougainville ne sait pas que Samuel Wallis y est passé dix mois plus tôt sur le _Dolphin_. Il croit découvrir une terre vierge et la baptise Nouvelle-Cythère, en hommage à l’île grecque consacrée à Aphrodite. Le séjour dure neuf jours. Il suffit à transformer Tahiti, dans l’imaginaire européen, en paradis terrestre. Le récit que Bougainville publie en 1771, le _Voyage autour du monde_, devient un succès de librairie. Diderot s’en inspire pour son _Supplément au voyage de Bougainville_, manifeste philosophique sur le bon sauvage.
La suite est moins riante. Le passage en Nouvelle-Irlande et dans la mer des Salomon est marqué par la faim et les fièvres. À Batavia, dix-neuf hommes meurent en quinze jours. Le retour à Saint-Malo, le 16 mars 1769, voit débarquer un équipage exsangue. Mais Bougainville a ouvert la voie. La France regarde désormais le Pacifique.
James Cook et trois voyages qui redessinent la carte du monde
Aucun navigateur n’a autant transformé la connaissance du Pacifique que James Cook. Fils de journalier agricole du Yorkshire, ce marin de la marine marchande passé dans la Royal Navy à 27 ans cumule des qualités rares : cartographe d’exception (ses relevés du Saint-Laurent en 1759 servent encore), capacité à imposer une discipline d’hygiène stricte, intelligence diplomatique avec les peuples rencontrés. Du moins jusqu’au dénouement.
Premier voyage : l’_Endeavour_ et Tahiti (1768-1771)
Cook quitte Plymouth en août 1768 sur l’_Endeavour_, un solide charbonnier de Whitby. Mission officielle : observer le passage de Vénus devant le Soleil depuis Tahiti, le 3 juin 1769. Mission secrète : poursuivre la recherche du continent austral. À bord, le botaniste Joseph Banks et le naturaliste suédois Daniel Solander, qui rapporteront plus de 30 000 spécimens. Cook fait le tour complet de la Nouvelle-Zélande, prouve qu’il s’agit de deux îles, et cartographie 3 800 kilomètrès de la côte est de l’Australie. Il baptise la baie où il débarque le 29 avril 1770 _Botany Bay_, en hommage aux découvertes botaniques de Banks.
Deuxième voyage : la fin de la Terra Australis (1772-1775)
Avec la _Resolution_ et l’_Adventure_, Cook descend trois fois sous le cercle polaire antarctique. Il franchit le 71° sud en janvier 1774, record qui tiendra cinquante ans. Aucun continent habitable n’existe à ces latitudes. Le mythe de la Terre australe meurt dans les glaces. Pendant ce voyage, Cook utilise les chronomètrès marins de Larcum Kendall, copies du H4 de John Harrison. Pour la première fois, on calcule la longitude avec une précision inférieure à 30 km. Le scorbut est jugulé grâce à un protocole strict : choucroute, malt de bière, eau citronnée. Sur trois ans de mer, Cook perd un seul homme à cette maladie qui décimait les équipages depuis Magellan.
Troisième voyage : Hawaï et la mort (1776-1779)
Le 14 février 1779, sur la plage de Kealakekua à Hawaï, une dispute autour d’une chaloupe volée tourne au massacre. Cook reçoit un coup de lance dans le dos, s’effondre dans l’eau, est poignardé. Quatre marins meurent avec lui. Le récit qu’en font ses lieutenants Charles Clerke et James King circule en Europe et stupéfie : le navigateur le plus prudent de son temps tué dans une rixe qu’il aurait pu éviter. Les Lumières apprennent que le « bon sauvage » de Diderot peut aussi être un guerrier déterminé.
Lapérouse et le drame de Vanikoro (1785-1788)
Louis XVI s’intéresse personnellement à la géographie. Il veut un Cook français. Le choix se porte sur Jean-François de Galaup, comte de Lapérouse, officier expérimenté qui a combattu les Anglais en Amérique. Mission : compléter les découvertes de Cook, étudier le commerce des fourrures sur la côte américaine du Pacifique, rapporter cartes, plantes et observations astronomiques. À bord de _La Boussole_ et de _L’Astrolabe_, deux flûtes converties en bâtiments de recherche, embarquent dix savants dont l’astronome Lepaute Dagelet et le mathématicien Lamanon.
L’expédition quitte Brest le 1er août 1785. Pendant trois ans, Lapérouse adresse régulièrement des courriers à Paris depuis ses escales : Conception (Chili), île de Pâques, Hawaï, Alaska, Manille, Sakhaline, Kamtchatka. Puis Samoa, où le second de l’expédition Fleuriot de Langle est massacré avec onze de ses compagnons le 11 décembre 1787. Théories des philosophes sur la bonté naturelle des peuples du Pacifique : encore une démentie.
Dernière lettre depuis Botany Bay, en mars 1788. Puis silence. Pendant des années, la France attend. Une expédition de secours menée par Dumont d’Urville en 1827 puis 1828 retrouve enfin les restes des deux navires sur l’île de Vanikoro, dans les Salomon. Ils se sont brisés sur le récif corallien lors d’un cyclone. Les derniers survivants ont apparemment vécu plusieurs mois sur l’île, construisant une embarcation de fortune avec laquelle ils ont disparu à leur tour. Le drame de Lapérouse inspire la littérature, des chansons, et un musée à Albi, sa ville natale.
La fin du puzzle : Dumont d’Urville, Vancouver, Bellingshausen
Les décennies qui suivent comblent les derniers vides. George Vancouver, ancien midshipman de Cook, cartographie entre 1791 et 1795 la côte nord-ouest de l’Amérique avec une précision telle que ses relevés serviront jusqu’au XXe sièclé. L’expédition d’Alexandre Malaspina (1789-1794) parcourt l’empire colonial espagnol et rapporte des observations scientifiques d’une qualité comparable à celles de Cook, mais son rapport est censuré par Madrid et l’explorateur emprisonné.
Jules Dumont d’Urville reprend le flambeau français au XIXe sièclé. Avec _L’Astrolabe_ et _La Zélée_, il atteint la Terre Adélie le 19 janvier 1840, qu’il baptise du prénom de sa femme. Il invente surtout les divisions géographiques encore utilisées aujourd’hui : Mélanésie, Micronésie, Polynésie. Les Russes Bellingshausen et Lazarev, eux, longent les côtes antarctiques dès 1820 et aperçoivent le continent glacé pour la première fois.
L’année 1840 marque une bascule. Le traité de Waitangi du 6 février 1840 cède la Nouvelle-Zélande à la Couronne britannique. La France revendique les Marquises et Tahiti en 1842. La Nouvelle-Calédonie devient française le 24 septembre 1853. Le temps des expéditions de découverte cède la place à la colonisation administrée. Le Pacifique cesse d’être un espace de mystère pour devenir un territoire de souveraineté.
Les navires et leur évolution technique
L’exploration du Pacifique a été indissociable des progrès de la construction navale. Magellan partait sur des nefs et des caraques héritées du Moyen Âge tardif. Cook utilisait des charbonniers reconvertis, robustes, à fond plat, idéaux pour échouer sur une plage et faire des réparations. Lapérouse embarquait sur des flûtes de la Marine royale spécialement modifiées pour le voyage long.
À côté des vaisseaux et frégates, plusieurs types de navires plus modestes ont accompagné les explorations : la corvette, navire à trois mâts plus petit qu’une frégate, servait souvent aux missions de reconnaissance. La goélette, agile et maniable avec son gréement aurique, est devenue à partir du XIXe sièclé l’outil idéal des relevés hydrographiques dans les archipels du Pacifique. Pour mieux comprendre ces différents types de bâtiments, voir notre dossier sur la corvette voilier, la frégate voilier et la goélette.
Trois innovations ont vraiment changé la donne :
- Le chronomètre marin de Harrison, perfectionné par Kendall : pour la première fois, on connaissait sa longitude.
- Le sextant, breveté en 1731 par John Hadley : mesure précise de la hauteur du soleil et des étoiles.
- Le protocole anti-scorbut de Cook : choucroute embarquée, malt, citrons. Avant lui, on perdait facilement la moitié de l’équipage sur un voyage de trois ans.
L’autre face : les peuples du Pacifique
L’histoire de l’exploration a longtemps été écrite du seul point de vue européen. Elle gagne aujourd’hui une nouvelle profondeur en intégrant ce que ressentaient et savaient les habitants des îles. Car le Pacifique n’était pas vide. Il était traversé depuis 3 000 ans par les navigateurs polynésiens, qui avaient peuplé un triangle immense entre Hawaï, l’île de Pâques et la Nouvelle-Zélande sur des pirogues doubles guidées par les étoiles, les courants et le vol des oiseaux.
L’expédition du Kon-Tiki, menée par Thor Heyerdahl en 1947, a tenté de démontrer qu’une migration depuis l’Amérique du Sud était possible. La thèse est aujourd’hui largement contestée, l’archéologie et la génétique privilégiant des migrations venues d’Asie du Sud-Est via Taïwan. Mais l’épisode a remis sur le devant de la scène l’extraordinaire savoir-faire nautique des Polynésiens, capables de retrouver une île de quelques kilomètrès carrés au milieu de centaines de milles marins de mer ouverte sans aucun instrument.
Quand Cook arrive à Tahiti en 1769, son guide Tupaia, un prêtre-navigateur de Raiatea, lui dessine une carte mentale couvrant 4 000 km d’archipels. Cette carte, conservée à la British Library, montre la maîtrise géographique des Polynésiens. Tupaia mourra à Batavia en 1770, victime des maladies européennes auxquelles les insulaires n’avaient aucune immunité. Variole, syphilis, tuberculose : les explorateurs apportaient avec eux un cortège invisible qui a décimé des populations entières au cours du XIXe sièclé.
Questions fréquentes sur l’exploration du Pacifique
▸Qui a découvert l’océan Pacifique ?
▸Pourquoi le Pacifique a-t-il mis si longtemps à être exploré ?
▸Qu’est-ce que la Terra Australis Incognita ?
▸Combien de temps durait un voyage d’exploration ?
▸Que sont devenus les naufragés de Lapérouse ?
▸Quels navires ont été utilisés pour ces grandes expéditions ?
L’exploration du Pacifique par les navigateurs reste l’une des plus belles aventures scientifiques de l’histoire humaine. Elle a rempli les cartes blanches, ramené des dizaines de milliers de spécimens, inspiré une littérature et une iconographie immenses. Elle a aussi fait disparaître des langues, des cultures et parfois des peuples entiers sous le poids des maladies et de la colonisation. Lire Bougainville ou Cook aujourd’hui permet aussi de mesurer ce que coûte une rencontre, et tout ce qu’on en apprend quand on accepte de regarder par les deux bouts de la lorgnette.






